Jeudi 26 février 2009
- Publié dans : Théâtre
Par magicalme
Marguerite Yourcenar : Comment Wang-Fô fut sauvé
16 février 2009
Opéra Comique
Mise en scène, Benjamin Lazar et Louise Moaty

Scénographie et costumes, Bernard Michel

Avec: Benjamin Lazar
Habanera, quatuor de saxophones

Benjamin Lazar sans sa diction baroque (du moins, nous l'espérions pour un texte du vingtième siècle!), ou ses textes de prédilection (du 17ème, donc), voilà qui avait de quoi intriguer! D'autant plus lorsqu'il s'agit d'adapter un texte de Marguerite Yourcenar.

Comment Wang-Fô fut sauvé appartient au recueil des Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar. Wang-Fô, peintre réputé et philosophe à ses heures, est assisté de son fidèle disciple Ling, rencontré et subjugué dans une taverne, alors que Wang-Fô se soulait pour mieux peindre un ivrogne. Le prince du pays, qui a grandi entouré par les peintures du maître, trouve, lui, que le monde n'a aucune saveur, comparé aux tableaux qu'il a contemplé toute sa jeunesse, et fait arrêter Wang-Fô pour qu'il finisse une peinture qu'il a laiss é en plan, un paysage qui représenterait pour le Prince l'achèvement de son rêve de perfection du monde peint. Mais il tue Ling, et Wang-Fô s'échappe dans son tableau devenu pendant un court instant réalité sous son pinceau, où il retrouve son disciple. Les deux s'en vont sur une barque et disparaissent à jamais.

Pour renforcer son interprétation de ce texte magnifique, mais aussi malheureusement parce que le texte est assez court, Benjamin Lazar a fait appel au quatuor de saxophones "Habanera", qui interprétait une musique d'Alain Berlaud. Parti pris dans la lignée de ce qu'a pu faire Lazar auparavant  mais qui frappe ici d'emblée par ses limites: la où pour L'autre monde (spectacle adapté de Cyrano de Bergerac), la musique remplissait la fonction d'interlude musical ou de soulignement de l'action, dans wang-Fô, elle n'a que rarement cessé d'être pure interruption de discours (20 secondes de textes puis 30 secondes de musique, c'est un peu léger pour un spectacle de théâtre). D'où un fugace sentiment d'ennui par moments, et de manque de rythme. Benjamin Lazar aurait pu choisir d'interpréter plusieurs textes, plutôt que de remplir celui-ci parfois un peu trop.



Mais malgré ce point négatif, le spectacle reste tout de même très bon, et cela grâce à la magie de son comédien: s'il est bien une chose que l'on ne peut enlever à Benjamin Lazar, c'est sa capacité à faire vivre les textes qu'il dit, et comme il le montre avec ce spectacle, quelque soit l'époque de leur écriture. Sa retenue, accompagnée par un soupçon de gestuelle baroque et la mise en scène intimiste cosignée par Lazar et Louise Moaty, sert parfaitement le texte, dont l'écriture simple renvoie à la précision d'une touche de peinture. Porté par un cheminement vers l'ultime acte de peinture, et la disparition, le texte est figuré par la scénographie sobre mais elle aussi efficace: de gigantesques piliers colorés, symbolisant sans doute les pastels du peintre, sont disposés de manière à former un escalier. Au fur et à mesure que son texte progresse, Benjamin Lazar les gravit, pour arriver sur une plateforme où se déroule la fin de son texte.

Ce n'est donc pas un spectacle parfait que nous avons pu voir, mais un spectacle qui a tout de même renforcé notre impression que Benjamin Lazar est un artiste qui compte de plus en plus. Le fait qu'il ait réussi à se détacher de son monde baroque est d'autant plus annonciateur de bonnes choses et donne vraiment envie de suivre ses prochaines productions.


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Samedi 21 février 2009
- Publié dans : Fourre-tout et rien
Par SuperGarfield


Je viens de faire un tour sur Amazon, m'étant souvenu brusquement que les nouvelles parutions de l'édition Vivaldi approchaient. En effet, le 3 mars, c'est bientôt.
Parmi elles, le troisième volume des Concertos pour violon, joliment intitulé "Il Ballo". La pochette en est superbe, et la distribution plus qu'alléchante. Duilio Galfetti jouera, sous la direction de l'excellent Diego Fasolis dont les réussites Vivaldiennes ne sont plus à prouver.

Je vous le dis, les amis : je suis à fond ! Je suis frétillant d'impatience, le sourire aux lèvres, les mains applaudissant sans que je puisse les contrôler ! Et pourtant, il est un ennemi, un démon que je ne puis empêcher de me sussurrer "Attention, ce n'est pas très raisonnable !" : il s'agit de mon compte en banque. Le salaud. Trois fois à découvert en trois mois. Que s'est-il passé pour que les Ingiusti Numi m'aient retiré toute possibilité de m'abreuver de culture, de musique, d'art, de beauté ? Pourquoi les Cieux m'ont-ils privé de ce qui est, avec la bouffe, ma seule raison de vivre : la dépense à perspective culturelle ? Je dois donc économiser, attendre patiemment que mon compte en banque daigne bien avaler quelque chose (Il faudrait toutefois pour cela qu'on lui propose à manger...), et puis me remettre à nouveau dans le rouge pour le bonheur de mes ouïes délicates et le malheur de ma pauvre mère qui n'a rien fait pour mériter ça. Quant à l'ire de mon banquier, sachez que je ne la crains point, armé que je serai de mes flèches Vivaldiennes !


C'est étrange, parce qu'il fut un temps pas si lointain où je pensais que les Concertos de Violon del Signor A. Vivaldi n'étaient pas sa production la plus passionnante. Oui, je m'ennuyais presque à l'écoute de ces pièces qui, me semblait-il, se ressemblent finalement toutes.
Ah ! jeune imprudent que j'étais ! Oser défier la mémoire illustre de mon idole de toujours ? Le Rouquinou aurait pu me punir ; il a préféré une deuxième chance, en m'envoyant de sa Céleste (ou Infernale, on ne sait toujours pas s'il l'a vraiment conclu, ce pacte avec le Diable !) demeure une seconde chance. Je l'ai saisie, j'ai écouté avec plus d'attention que je ne le faisais habituellement cette musique, et d'un coup, l'évidence : c'est formidable. Pardonne-moi Antonio de mon coeur, tes Quatre Saisons ne sont pas les seuls concertos pour violon de ton corpus a être des chefs d'oeuvre.
Depuis, difficile de me passer de cette production tout à fait à part dans l'oeuvre du Vénitien : sa connaissance étroite de l'instrument lui autorisa tellement de libertés que ces concertos sont sûrement parmi les plus aboutis de l'époque, voire même de tous les temps (n'ayons pas peur des superlatifs : mon pseudo en est un superbe !).

Hélas, le compte en banque, toujours lui, vil, fat, lâche, me nargue : "non, tu ne dois pas utiliser cet argent qu'on t'a gracieusement rajouté en qualité de prêt, et non de cadeau".

Ok, ça va, mon gros, je me consolerai avec les délires du précédent volume... Tu ne perds rien pour attendre.



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Lundi 2 février 2009
- Publié dans : Musique classique
Par SuperGarfield
Dmitri Chostakovitch : Lady Macbeth du District de Mtsensk
Choeur et orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction : Harmut Haenchen
Direction du choeur : Winfried Maczewski
Mise en scène : Martin Kusej

Boris Timofeevitch Ismailov : Vladimir Vaneev
Zinovy Borisovitch Ismailov : Ludovit Ludha
Katerina Lvovna Ismailova :
Eva-Maria Westbroek
Serguei :
Michael König
Aksinya/La Bagnarde :
Carole Wilson
Le Balourd Miteux
: Alexander Kravets
Sonietka : 
Lani Poulson
Un Maître d’école :
Valentin Jar

Un Pope : Alexandre Vassiliev

Le chef de la police/ un officier : Nikita Storojev


Paris, Opéra Bastille, vendredi 30 janvier 2009


 

Emmaïlova Bovarisova


C'était l'événement de ce mois de janvier, ou du moins, de NOTRE mois de janvier. Double événement, même : j'avais mis en péril mon compte en banque afin d'offrir de bonnes places à mes parents, mon frère et sa copine, et évidemment Magicalme. J'attendais donc avec impatience cette production qui a fait date dans l'histoire de l'opéra de Chostakovitch, la connaissant déjà par le biais du DVD, et espérant qu'elle aurait de l'impact sur ma famille qui ne s'y connaît point en opéra.

Je disais que cette production ferait date dans l'histoire de Lady Macbeth de Mtsensk, alors même que j'ai découvert l'oeuvre par ladite production et ne la connaît de nulle part ailleurs : étrange, non ? Eh bien, non : même sans connaître l'oeuvre, il m'a paru évident qu'il serait difficile de surpasser une telle mise en scène, doublée d'une telle distribution. Le plus frappant, c'est bien sûr cette violence crue qui habite d'un bout à l'autre la production de Martin Kusej : que ce soit de manière parfaitement visible (le sexe, l'humiliation, le meurtre, l'adultère) ou de manière plus détournée (la formidable ambiance malsaine qui se dégage sans arrêt), la violence est partout, à chaque instant, choquant, gênant, surprenant le spectateur. Toutefois, ce qui fait la force de cette mise-en-scène est qu'elle ne se borne pas à être crue pour le seul plaisir de l'être : d'une part, le livret l'exige plus ou moins (difficile de ne pas mettre en scène le "viol", par exemple) ; d'autre part, cette âpreté constante est d'une force qui dépasse le simple pouvoir des images, et installe une ambiance délétère qui ne peut que trouver son dénouement dans la mort (en l'occurrence, quatre !).
Côté décors, c'est formidable de sobriété et d'efficacité : les deux premiers actes figurent en lieu et place de la maison une grande cage en plexiglas, avec portes coulissantes face au public, le tout entouré de terre. Le troisième acte voit se succéder antre de la police (salle des douches, avec plastiques pendant du plafond) et salle des mariages (une simple table pleine d'invités). Enfin, le dernier acte situe le goulag dans un vaste échafaudage, où les prisonniers s'entassent dans des conditions insalubres (le sol est plein d'eau, le livret indiquant la proximité d'une rivière). Et tout autour, du début à la fin, une gigantesque palissade de bois, qui enferme quoiqu'il arrive les protagonistes dans une périmètre d'où ils ne sortent pas : celui de la déchéance humaine.
Le reste de la partie visuelle est absolument formidable. Les costumes sont excellents : ouvriers en bleu de travail, policiers en cuir noir, Zinovy en chandail, Boris en costard-cravate et surtout Katerina tour à tour en peignoir de soie, en nuisette ultra-courte et décolletée, robe rouge superbe et robe de mariée d'une blancheur éclatante. L'héroïne, dans ces tenues pour le moins attirantes, libère un sex-appeal (auquel n'est pas étrangère Eva-Maria Westbroek), tandis que les hommes inspirent plus le rire ou la pitié, avec un Sergueï en caleçon et marcel, ou des invités particulièrement débraillés et bedonnants.
Il faut également citer tous ces effets spéciaux "du feu de Dieu" (dixit mon frère), entre le stroboscope durant l'acte amoureux, les personnages montant aux murs pendant l'hallucination de Katerina et la prison qui émerge du plateau,... les idées purement scéniques : les policiers inspectant sans arrêt le toit de ladite prison, Katerina qui collectionne les chaussures pour tromper son ennui, l'utilisation très fine et astucieuse des portes de la cage de plexiglas,... Côté direction d'acteurs, rien n'est laissé au hasard, des déplacements jusqu'à la gestuelle, tout est calculé pour avoir le plus d'impact possible. Il n'y a guère que la scène de la prison qui semblait tourner un peu à vide par moments, les choristes usant d'attitudes voyantes pour ne pas rester plantés à ne rien faire, détournant malheureusement l'attention des solistes : un peu contre-productif pour le coup.
Bref, côté mise-en-scène, la réussite est absolue, totale, la force de cette production résidant dans un langage sans détour, mais sans ostentation non plus. Les rares aménagements du livret ne gênent en rien la compréhension de l'histoire, et s'inscrivent dans un tout absolument extraordinaire qu'Opus Arte a été bien inspiré de préserver lors de la création en Hollande.



Musicalement, le DVD nous promettait des sommets, vu que la distribution était la même ou presque lors de sa reprise à Bastille. Eva-Maria Westbroek fut aussi excellente qu'à Amsterdam : de sa voix magnifique, elle tira des couleurs, des inflexions d'une force et d'une justesse incroyables. S'ajoutent à cela le jeu scénique stupéfiant d'engagement et de naturel (combien elle semble porter en elle une immense souffrance, derrière une façade apparemment sereine !) et un physique qui me retourne toujours autant : avec sa coupe à la Monroe, blondeur incluse, sa beauté naturelle, son allure ni trop mince, ni trop grosse, et l'érotisme qui se dégage sans arrêt d'elle, elle incarne une Katerina oscillant entre candeur et tentation, allumant parfois volontairement les hommes (le baiser à Boris, la scène avec les ouvriers,...), mais toujours amoureuse de Sergueï, trahie finalement par l'idée fausse qu'elle se faisait de l'amour et contrainte à la mort (dans le livret, la noyade, chez Kusej, le suicide), à la manière d'une Emma Bovary.
En Sergueï, nous n'avions pas l'extraordinaire Christopher Ventris comme à Amsterdam, mais Michael König. Si ce dernier ne délivre pas autant de bestialité brute que son prédécesseur, il s'avère tout de même excellent dans le rôle de ce séducteur invétéré : chant puissant, incarnation sans failles, avec ce côté grinçant et vicieux qui rappelle finalement Don Juan (ce dernier n'étant toutefois jamais amoureux, bien qu'avec König, je me sois surpris à douter de la véracité de l'amour de Sergueï).
En Zinovy Borisovitch, Ludovit Ludha est excellent : il joue à merveille le rôle de ce petit marchand veule et lâche, illustration idéale du minable, du nabot. Son rôle court montre un chanteur à la voix quelconque mais à l'engagement notable et la projection plus que correcte.
Vladimir Vannev est aussi crédible en beau-père vicieux que sur le DVD. Son physique naturellement intimidant, son chant pas toujours très puissant mais plein et juste, son jeu subtil et inquiétant, tout concourt à en faire un des personnages-clé de la production, recevant d'ailleurs une ovation bien méritée.
Les seconds rôles n'affaiblissent pas le moins du monde le haut-niveau de la distribution. Si Alexender Kravets est un peu court en alcoolique, son engagement net et son jeu caricatural comme il faut compensent ses faiblesses vocales. Alexender Vassiliev est un Pope lubrique, alcoolique, incompétent, et surtout très amusant dans sa médiocrité. Nikita Storejev est un chef de la police inquiétant, dans son uniforme tout en cuir noir, basse sombre et puissante, incarnant avec intelligence ce personnage repoussant de fatuité et d'orgueil. Enfin, mention spéciale à Lani Poulson, Sonietka étrange (elle ressemble à Morticia Adams !), détestable au bout de deux minutes, prisonnière provocatrice et fière ; et à Carole Wilson, Aksinya touchante, malmenée par les hommes, et Bagnarde piailleuse et railleuse.

Les choeurs de l'opéra de Paris sont excellents, tant dans la qualité vocale, que l'homogénéité d'ensemble (quelle scène finale !) et la mobilité scénique. A la tête de l'orchestre de l'Opéra, Harmut Haenchen cisèle, sculpte, fouette la partition, et si on n'atteint pas les délires musicaux du Concertgebouw d'Amsterdam sous la direction de Jansons, c'est du très haut niveau, et cela fait plaisir d'entendre un orchestre français sonner de la sorte ! Les solos sont d'une beauté irréprochable et l'ensemble est d'une grande cohésion, avec des cordes très homogènes et des vents d'une richesse de timbres qui égale le Concertgebouw. L'orchestre sonne très bien, sans forcer, ni sans se brider : tout est excellement équilibré entre le plateau et la fosse.

Au final, une soirée formidable, que je suis bien content de ne pas avoir raté, tant j'ai le sentiment qu'elle restera gravée longtemps dans ma mémoire.




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Jeudi 29 janvier 2009
- Publié dans : Musique classique
Par SuperGarfield
Daniel-François-Esprit Auber : Fra Diavolo
Le Cercle de l'Harmonie
Choeur de chambre Les Eléments
Direction : Jérémie Rhorer
Direction du choeur : Joël Suhubiette
Mise en scène : Jérôme Deschamps

Fra Diavolo : Kenneth Tarver
Zerline : Sumi Jo
Lorenzo : Antonio Gigueroa
Lady Pamela : Doris Lamprecht
Lord Cockburn : Marc Molomot
Mathéo : Vincent Pavesi
Giacomo : Thomas Dolié
Beppo : Thomas Morris


Paris, Opéra-Comique, mardi 27 janvier 2009



Les raretés affichées à l'Opéra-Comique se succèdent, et après Zampa, L'Etoile, Porgy and Bess, nous aurons droit à Albert Herring, Zoroastre, Le Roi malgré Lui, et plus tard, Atys, Mignon (de Thomas), Fortunio (de Messager) et Béatrice et Bénédict (de Berlioz !). Et donc, cette semaine, Fra Diavolo, de Auber.
J'étais assez impatient de découvrir la musique d'un compositeur jadis très renommé, dont j'espérais que l'inspiration avait réellement fait les meilleures heures de la musique française. Je m'attendais bien sûr à un esprit vif, léger, mais très coloré, dans la pure tradition française. La distribution convoquée était une raison de plus de s'impatienter : l'agile Sumi Jo, le ténor que l'on présente comme une révélation Kenneth Tarver, ainsi que Doris Lamprecht et même Thomas Dolié ! Ajoutons à cela un Cercle de l'Harmonie dont je ne lis que du bien depuis quelques mois : une bonne soirée était à espérer.

Prima la musica (ben ouais, je me la pète, même avec un opéra Français !). L'ouverture m'a immédiatement séduit : un mélange de légèreté, d'entrain et de grande science de l'orchestration d'excellent aloi laissait présager une oeuvre captivante sur le plan musical. Je ne crierai pas au génie pour l'ensemble de l'oeuvre, mais nous avons indubitablement la preuve qu'Auber mérite bien son succès passé (et une station de RER à son nom !). Comme le proclama Rossini lorsqu'on critiqua le compositeur : "Petite musique d'un grand musicien !". Ca respire, ça vit, c'est d'une truculence réjouissante, et s'il n'y a pas vraiment d'air qui marque durablement l'esprit (hormis peut-être celui de l'acte I où Zerline parle de Fra Diavolo, repris à la fin par l'ensemble des solistes), on ne s'ennuie pas. J'ai noté tout de même quelques illogismes dans la mise en musique du texte : il était relativement fréquent d'entendre une phrase musicale conclusive alors que la phrase du livret n'était pas encore terminée, ce qui mettait la fin de cette phrase en suspens sur une phrase musicale suspensive (incompréhensible, hein ? Si vous préférez, la musique faisait X suspensif + Y conclusif, X + Y tandis que le texte faisait X + X + Y).

Le livret, tiens... D'Eugène Scribe, qu'il est, autre illustre inconnu qui a une rue à lui aussi derrière l'Opéra Garnier sans que personne ne sache de qui il s'agit. C'était honnête, dirons-nous. Pour un opéra comique, je n'ai pas décelé beaucoup de gags et de mots d'esprit "incitant à la tétanisation crispée de mes muscles  zygomatiques" (merci vénérable Pierre de me prêter cette citation), et l'histoire est évidemment un peu alambiquée, ce de quoi on peut s'accomoder aisément. Ce qui m'a paru manquer surtout, c'est de rythme et d'arcature dramatique : il m'a semblé que les actes I et II se traînaient, somnolaient, tandis que le III réveillait brusquement l'intrigue, dans un dénouement rapide.

Il faut dire que la mise en scène de Jérôme Deschamps brilllait par son absence d'idées. Je n'avais pas aimé sa Cour des grands (de lui-même) à Nîmes il y a quelques années, et j'ai retrouvé là le même univers dans les décors, les costumes,... En guise de décor, un ciel bleu mais nuageux et tourmenté (d'où il m'a bien semblé voir émerger un visage, symbolisme peut-être de la présence de Diavolo au-dessus de chacun ?) ; quelques accessoires, dont deux tonneaux où se cachent les deux complices de Diavolo, un lit au deuxième acte, un arbre au troisième, et pas grand-chose de plus... C'est bien peu. Les costumes réjouissants et réussis jouent la carte du désuet et replacent l'oeuvre dans son contexte. Mais le rythme manque cruellement : en dehors d'un couple d'Anglais amusant, les personnages sont un peu livrés à eux-mêmes, et la direction d'acteurs minimale ne laisse guère d'autre choix à Kenneth Tarver que d'user de la gestique des ténors bellâtres qui m'énerve tant : bras en arcs-de-cercle, sourire Freedent,... Certes, cela va bien avec le personnage, mais on se limite un peu trop à ça. Les gags visuels de comptent sur les phalanges d'un doigt, et on se demande l'utilité d'un âne arrosoir en plein milieu du II ! On passera aussi sur le statisme des ensemles, comme celui du choeur, à qui l'on tente tout de même de faire quelques pas de côtés et quelques entrées correctement mises en place. Bref, un manque certain d'imagination, et l'on se prend à rêver de ce que pourrait faire un Laurent Pelly là-dedans !



Côté musical, ce n'est guère plus enthousiasmant. Le défaut principal des chanteurs est une incapacité à passer la fosse d'orchestre : on n'entend pas grand-chose en général ! C'est particulièrement flagrant pour le rôle assez exposé de Lorenzo, desservi par un Antonio Figueroa très léger : le timbre est agréable, la diction impeccable mais le volume est franchement insuffisant, ce qui rend sa prestation peu signifiante.
Marc Molomot accuse le même problème de puissance, doublé d'un manque de grave important, ce qui rend plusieurs de ses phrases inaudibles, tant le chanteur peine à descendre tout en gardantle peu de puissance dont il dispose. En revanche, son jeu d'acteur est très satisfaisant, et son personnage d'Anglais blasé et sans relief est peut-être le meilleur de l'oeuvre.
Vincent Pavesi, dans le court rôle de Matheo, père de Zerline, se montre plus que correct : sa chaleureuse voix de basse passe sans peine l'orchestre et on comprend tout.
Thomas Morris en Beppo dispose d'un timbre ordinaire, mais d'un bon talent comique, principale qualité requise pour ce rôle mineur. Thomas Dolié possède quant à lui un organe superbe (je parle de voix, bien entendu), et la diction est irréporchable de clarté : c'est un peu trop luxueux pour un si petit rôle !
Doris Lamprecht fait montre de grands talents d'actrices, et excelle dans ce rôle de fofolle anglaise qui ne cherche qu'à quitter l'ennui que lui procure Lord Cockburn. La prononciation n'est pas forcément limpide à tout moment, et le volume oscille beaucoup : les graves sont faibles, mais ses rares aigus la montrent vaillante et puissante.
Sumi Jo met un petit moment à se chauffer, et l'on s'étonne de l'entendre si peu lorsqu'elle chante... mais rapidement, la voix se déploie, et l'âme de cette excellente artiste de dévoile : quelle science de la ligne ! On reste confondu par son air "Je suis seule, enfin je respire", qui ouvre le second acte : bien qu'entichée d'un vibrato un peu serré, on goûte son agilité et son piquant naturel, rendant irrésistible cette petite fille pauvre sur le point de se marier à un homme qu'elle ne connaît pas. Le français n'est pas toujours très intelligible, et peu idiomatique, malheureusement, ce qui transparaît assez dans les dialogues parlés.
Reste Kenneth Tarver. Si la voix est belle quoiqu'assez quelconque, si le chant est puissant et intelligent, son grand air du début de l'acte III le voit se fourvoyer, hésiter, être malmené par les vocalises et un peu fâché avec la justesse. L'incarnation est assez sommaire et le personnage est par conséquent sans grand relief, faute d'une incarnation forte qui compenserait une vocalité simplement correcte. Le français est quand à lui assez exotique. Laissons-lui le temps de perfectionner sa prononciation des langues étrangères.



Le choeur Les Eléments est excellent, tout à fait intelligible et d'une grande justesse, ainsi que d'une louable précision. L'orchestre Le Cerle de l'Harmonie dirigé par Jérémie Rhorer est passionnant : tout est très bien équilibré, les instruments d'époque sonnent magnifiquement, les vents (Alexis Kossenko est à la flûte, tout de même !) tirent particulièrement leur épingle du jeu dans cette partition où ils sont très sollicités par une orchestration fine et colorée. L'ouverture démontre d'ailleurs d'emblée les qualités de cet ensemble jeune et dynamique, qui mérite probablement le succès qu'il obtient ces derniers temps, avec à sa tête un chef (jeune lui aussi) qui s'efforce de rendre lisible chaque détail et de faire ressortir  tout ce que cette musique peut avoir de riche.

En définitive, un spectacle honnête, mais dont on ne retient pas grand-chose, hormis le fait qu'Auber ne mérite sûrement pas l'oubli dans lequel il est tombé (et duquel personne ne semble vouloir le ressortir...).

Joan Sutherland chante l'air de Zerline au deuxième acte... en Italien !

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Vendredi 16 janvier 2009
- Publié dans : Littérama
Par magicalme

Pif paf pouf, bing!

Le cinéma coréen (sudiste s'entend) en plein essor ces dernières années, nous a offert, le mois dernier pour les Français un nouvel exemple de son caractère follement atypique. On connaissait son habitude de réutiliser des genres cinématographiques à sa façon, en est témoin un des plus grands succès récents au box-office séoulien, le film "de monstre" The Host (2006) du réalisateur Bong Joon-Ho, un des plus connus du pays, déjà auteur du phénoménal Memories of Murder(2003). Un des traits communs à ces films, est leur art de mélanger grotesque et tragique, de manière assez inattendue, et de ne jamais privilégier la forme au contenu..
Le Bon, la Brute et le Cinglé ne déroge pas à la règle. Troisième film d'un des cinéastes montants acteuls, Kim Jee-Woon, déjà auteur du terrorisant Deux Soeurs, Le Bon, la Brute et le Cinglé est aussi l'une des plus grosses productions jamais tournées en Corée. Il s'agit, mais dois-je le préciser?, d'un hommage au genre du western. Bien plus que d'un remake, d'ailleurs, puisque la trame du film quasi-éponyme de Sergio Leone n'apparaît que dans les trois personnages, et le thème de la chasse au trésor...

En Mandchourie dans les années 30, trois personnages différents, qui donnent leur nom au film, cherchent activement l'emplacement d'un trésor,  emplacement indiqué par une carte que Le Cinglé vole au début du film.Sur fond de conflit politique avec le Japon s'engage une gigantesque course-poursuite. (quel suspense, à cet instant de votre lecture!)

Le Bon, la Brute et le Cinglé est avant tout un film de genre, mais c'est aussi un film à gros budget, et s'enchaînent donc des scènes qui constituent chacune un morceau de bravoure, que ce soit l'attaque du train qui ouvre le film, ou la course poursuite finale dans le désert avec des centaines de figurants et des fusillades à profusion. La grande liberté du réalisateur, du fait de son budget faramineux, se sent dans chaque plan: c'est un déferlement de cascades, d'explosions (façon western: avec des trains e des pistolets!) auquel est confronté le spectateur... Mais Kim Jee-Woon évite l'écueil des films hollywoodiens et ne fait pas passer la majeure partie de son budget uniquement dans le cachet des acteurs.
La réussite de son film vient d'abord de son côté totalement déjanté, qui tient aux personnages (et particulièrement le Cinglé) et à l'humour omniprésent, qui, s'il n'est pas toujours d'une grande finesse, fait pourtant toujours mouche! L'hommage aux westerns italiens est d'ailleurs "parasité" par des évènements ou des personnages totalement déplacés, qui donnent à l'intrigue un côté absurde du meilleur effet: ainsi, le Cinglé, dans son parcours vers le trésor, tombe, au beau milieu du désert, sur un hôtel/maison close/fumerie d'opium dont le propriétaire s'avère être un espion au service des Japonais... Et le film est de plus ponctué de scènes totalement folles, comme la course-poursuite finale dans le désert, ou pas moins de cinq camps différents s'affrontent pour récupérer la fameuse carte: on n'y comprend rien, mais les personnages non plus!
On ne s'ennuie donc pas une seule seconde durant ce film, malgré la durée (plus de deux heures), et cela aussi grâce au talent du réalisateur, et de ses opérateurs: en est témoin par exemple le travail remarquable de recherche sur les couleurs, dans les scènes d'intérieur, qui m'a personnellement frappé, préfiguré déjà dans Deux Soeurs.

Et en dépit de tout cet attirail visuel et pétaradant, le fond politique n'en est tout de même pas oublié, puisqu'il est beaucoup question de l'indépendance de la Mandchourie, de la domination Japonaise, et le mystérieux trésor (objet d'un retournement de situation final!) constitue un argument de poids dans ces luttes. Cependant, il est dommage que le film ait été amputé, dans la version française, de plusieurs minutes qui venaient développer cet aspect. Charmante attention de la part des distributeurs français, qui ont sans doute jugé que les pauvres occidentaux que nous sommes n'étaient pas à même de saisir toute l'ampleur d'une telle histoire...

Bref, allez-donc voir ce film!

Mais si je vous en parle, ce n'est pas uniquement parce que le film est bien: c'est aussi parce que je veux vous parler d'un livre (ceci n'est pas une habile transition).
En effet, tandis que, pauvre spectateur, je me régalais devant ces images, s'est fait jour à un certain moment dans mon esprit, une connexion avec un livre d'un de mes auteurs favoris, j'ai nommé Italo CALVINO. En effet, durant le film, se pose la question de l'identité d'un mystérieux tueur "coupeur de doigts": le Cinglé explique au Bon que la Brute est ce mystérieux tueur, et l'on nous donne à voir des images d'un des forfaits de ce tueur, où il coupe un doigt. Mais, habile scénariste que voilà, on ne nous montre que le visage de la Brute, puis un doigt qui tombe. Or, à la fin du film (attention, révélations!!!) on apprend que ce mystérieux tueur n'est autre que le Cinglé! repassent alors les mêmes images, mais on se rend compte que c'est le doigt de la Brute qui est coupé!

Abracadabra, je ne pus pas m'empêcher de penser au Château des destins croisés.
Ce petit livre regroupe deux récits. dans chacun, plusieurs personnages se retrouvent dans un lieu (un château ou une taverne) où la parole leur est enlevée au cours du repas. Leur seul moyen de communiquer est d'employer un jeu de tarot, et, en disposant les cartes sur la table de raconter leur histoire. Mais comme rien n'est écrit sur ces cartes, le narrateur est obligé de faire des conjectures quant à l'histoire. Et lorsque quelqu'un a fini, et qu'un autre personnage procède de même, il réutilise les cartes déjà posées, si bien qu'une même carte prend un sens totalement différent!

Dans le livre de Calvino, qui n'est pas son plus réussi, cela entraine une multiplication démesurée des possibles, qui  n'a rien à envier au Bon, la Brute et le Cinglé, et qui constitue un véritable tour de force de la part de l'auteur! Je le concède, le lien entre les deux est un peu artificiel mais m'a néanmoins paru évident sur le moment!

Si vous ne savez que faire pendant les soirées d'hiver qui vous restent, voilà donc deux propositions!


Cette critique me permet d'inaugurer la section "littérama"! L'autre possibilité était "cinérature", mais elle sera réservée aux films médiocres et aux livres mal écrits!


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