Lundi 8 décembre 2008
- Publié dans : Musique classique
Par SuperGarfield


Henry Purcell : Dido and Aeneas
Chœur et Orchestre Les Arts Florissants
Direction : William Christie
Mise en Scène : Deborah Warner

 

Dido : Malena Ernman
Aeneas : Christopher Maltman

Belinda : Judith van Wanroij
Sorceress : Hilary Summers
Second Woman : Lina Markeby
First Witch : Céline Ricci
Second Witch : Ana Quintans
Spirit : Marc Mauillon
Sailor : Ben Davies
Prologue : Fiona Shaw
 


Paris, Opéra-Comique, 03/12/08, 21h30

 

« Je suis content de ne pas avoir payé plus ! »

 
Après notre échec des places à 5 euros à Bastille, d’où nous sommes repartis bredouille, nous avions décidé, après avoir abandonné l’idée, d’acheter des places pour Didon et Enée le même soir, à 6 euros, concluant que cela nous ferait une belle musique, à défaut d’y voir quelque chose de la mise en scène en étant placés derrière des piliers. Fort heureusement, nous avons pu nous replacer in extremis, et n’avons eu qu’à nous plaindre de ne pas voir la moitié des surtitrages, tant notre vue sur la scène était excellente.

 
En sortant du spectacle, la pensée qui dominait mon esprit était donc « Je suis content de ne pas avoir payé plus ». La conjugaison de diverses petites choses durant la soirée m’ont amené à penser de la sorte.

Tout d’abord l‘œuvre : je la connaissais un petit peu, pas en entier, mais quelques scènes, comme l’entrée ou la célèbre mort de Didon. Après avoir pris connaissance de l’intégralité de l’œuvre, j’avoue ne pas bien comprendre ce qui vaut à cette œuvre son si grand succès. Certes, la musique est belle, le potentiel dramatique et scénique non négligeable, mais c’est tellement court ! L’histoire est expédiée en deux temps trois mouvements, et il est difficile de la rentrer dans l’intrigue tant une heure dix pour trois actes, c’est franchement léger.

J’attends toujours d’ailleurs d’entendre l’orage promis par le livret et les sorcières, qui n’a visiblement pas inspiré Purcell (et un type à la sortie a même demandé à sa femme « Ils ont coupé la musique, non ? On n’a pas eu l’orage, finalement ! »)…
A la décharge de Purcell, je suppose tout de même que la mise en scène (sur laquelle je reviendrai plus loin) n’a pas aidé à donner à l’œuvre un peu plus d’épaisseur.

 
L’épaisseur, c’est ce qui manquait cruellement à l’orchestre de William Christie. Je sais bien qu’une telle musique n’appelle pas des déferlements de décibels comme on peut en attendre de Richard Strauss, mais Les Arts Florissants m’ont semblés bien faibles ce soir-là. Peut-être était-ce dû au fait qu’ils venaient de donner une autre représentation trois heures plus tôt, mais si l’homogénéité de l’ensemble était bel et bien là, ainsi que la qualité des musiciens, les musiciens de Christie ont contribué à mon indifférence vis-à-vis de ce spectacle. Je suis étonné que Christie n’ait pas un peu plus lâché son orchestre, le laissant chanter et vibrer un peu plus que cela. Même s’ils étaient en effectif réduit, je pense que les Arts Florissants auraient pu sonner plus largement que cela.

 
Côté chanteurs, je n’ai pas été beaucoup plus emballé. Les seconds rôles ne m’ont pas marqué plus que ça (il faut dire que leurs rôles extrêmement courts pour certains n’aident pas), la Belinda de Judith van Wanroij m’a semblé fade, maigrelette et peu émouvante, tandis que la Second Woman de Lina Markeby n’a pas vraiment retenu mon attention (je n’ai même pas remarqué qu’elle avait un air, c’est pour dire !).
Les deux sorcières de Céline Ricci et Ana Quintans ont valu plutôt par leur jeu piquant et humoristique que pour leurs propres qualités vocales, bien que, là encore, leurs rôles ne permettent pas vraiment de briller.
La Didon de Malena Ernman m’a plutôt déçu. Moi qui, après avoir entendu (et vu) son excellent Lichas (Hercules) et sa formidable Julie, attendait beaucoup de sa princesse carthaginoise, j’avoue être resté sur ma fin. Elle a paru mal assurée dès son entrée, entichée d’un vilain vibrato un peu serré (qui s’est résorbé par la suite), et ne m’a pas ébloui plus que cela par la suite, même lors de son air final, où les limites de sa tessiture se faisaient sentir, avec quelques tensions dans l’aigu et une justesse pas toujours très assurée. Reste de bonnes qualités d’actrice (encore que…), mais ça ne fait pas tout, malheureusement…
Emergent donc de ce plateau d’une part Christopher Maltman, Enée viril en diable, sans doute un peu trop épais pour ce petit rôle, mais très bien chantant, parfaitement audible et intelligible ; d’autre part, l’excellente magicienne de Hilary Summers, au timbre si sensuel et original, à l’incarnation irrésistible, au chant puissant et maîtrisé à défaut d’être toujours très fin.



 
Je disais plus haut avoir été indifférent à ce spectacle : ce n’est pas tout à fait vrai si l’on considère mes emportements contre la mise en scène de Deborah Warner sur le chemin du retour. Pour être honnête, je l’ai trouvé tantôt insipide, tantôt parfaitement inepte.
Il y a bien sûr de très bonnes idées, comme ce Prologue original et enthousiasmant, servi à merveille par l’excellente Fiona Shaw, et laissant espérer une mise en scène vivante et rondement menée.

Le parti pris de faire des deux sorcières deux ados un peu bêtes et ravies de faire des bêtises, couvertes par une magicienne Butch (oui, le terme est de Licida, mais il est tellement vrai !) et femme phallique est très bon, mais pousser cette idée jusqu’à la caricature la rend complètement vulgaire : que les deux sorcières se ramènent avec une barbe à papa et la magicienne fume des clopes négligemment est tout à fait cohérent avec le postulat de base, mais que les deux chipies se mettent brusquement à faire des doigts aux marins, dont l’un deux répond en montrant son cul, fait montre d’une surenchère parfaitement superflue, en plus d’être ridicule.
On comprend mal les tonnes d’enfants sur scène, bruyants, encombrants, si ce n’est pour signifier la volonté de Deborah Warner d’orienter l’œuvre vers le conte enfantin et léger plutôt que vers la tragédie déchirante et de rappeler que l'oeuvre fut peut-être créé dans un pensionnat de jeunes filles.
Il en va de même pour la dualité des costumes, dont le sens ne m’est toujours pas apparu : pourquoi mettre les principaux protagonistes en habits pseudo-du 18e, tandis que les figurants et le chœur sont vêtus de vêtements de tous les jours (pull-over, pantalon simple,…) ? D’autant que les costumes n’offraient pas le contrepoids d’une esthétique particulièrement léchée ni même réussie : la tenue de la magicienne mise à part, l’habillage relevait du banal.
Cette mise en scène m’a parue illustrative, mais guère inventive : les acteurs étaient bien dirigés, mais ils auraient presque se passer d’une metteuse en scène, tant ce qu’elle leur faisait faire n’apportait rien d’essentiel. Pire, la fin est complètement gâchée par une idée séduisante sur le papier (le suicide) mais très mal menée. On y voit Didon avaler une petite fiole en plastique, remplie de médicaments, avant de la jeter par terre, et de se mettre finalement la main devant les yeux en vacillant bêtement, l’air de dire « Oh ! ben qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je vois tout bizarre ! ». Rien qu’avec ces dix secondes, l’émotion qui peut émerger de ce si puissant final est définitivement annihilée, et plonge cette poignante chaconne et le chœur qui suit dans une sorte de platitude dont je ne me suis toujours pas remis.
Bref, à trop vouloir faire de cette œuvre une pastorale légère et divertissante, Deborah Warner y détruit toute l’émotion qu’elle contient et qu’elle doit exprimer. Et ces partis pris démagogiques rendent presque vulgaire cette relecture. On n’est pas loin du ratage.


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Vendredi 14 novembre 2008
- Publié dans : Musique classique
Par SuperGarfield


John Adams : Doctor Atomic
Choeur et orchestre du Metropolitan Opera de New York
Direction : Alan Gilbert
Mise en scène : Penny Woolcock

Robert Oppenheimer : Gerlad Finley
Mrs Oppenheimer : Sasha Cooke
Edward Teller : Richard Paul Fink
Robert Wilson : Thomas Glenn
General Groves : Eric Owens
Le Meteorologiste Hubbard : Earle Patriarco
Pasqualita : Meredith Arwady


Metropolitan Opera de New York / Géode de la Cité des Sciences de Paris, samedi 8 novembre 2008


C'est de la bombe !


Annoncées à grand renfort de pub, ces retransmissions en direct des représentations du Metropolitan Opera de New York avaient déjà connu un certain succès l'année dernière, avec la retransmission de la Fille du Régiment avec Pelly, Dessay et Florez. Vu l'enthousiasme des critiques, nous nous étions dit qu'il serait judicieux de profiter de cette aubaine, moins onéreuse que le coût d'un billet d'avion ajouté à celui de la place d'opéra.


Forcément, magicalme m'ayant harcelé pour que nous assistions à la retransmission de Doctor Atomic de John Adams, c'est donc contraint et forcé, voire la mort dans l'âme que je l'accompagnai. Je blague, évidemment, je voulais y aller aussi.


Quelques mots sur ce système qui semble séduire le public et la presse spécialisée. Nous étions ici à la Géode,salle sphérique dont l'écran est par conséquence arrondi. Cette fois-là, contrairement à ce qui est d'usage, l'écran ne tenait qu'une petite partie de la surface du globe, mais était suffisamment grand pour que nous jouissions pleinement du spectacle (en tout cas, sûrement plus que ceux des cinémas Gaumont qui participaient aussi à l'événement). Question son, c'était l'idéal : c'était bien sûr amplifié comme pour une représentation de cinéma, ce qui permettait de s'immerger complètement dans le spectacle. Je soupçonne une rééquilibrage entre les chanteurs et l'orchestre, tant les voix étaient audibles à tout moment. Cela fausse donc un peu la perception générale, mais c'est au fond comme si on regardait un DVD sur écran géant.

Le seul inconvénient de ce dispositif est le fait que la retransmission n'est pas à l'abri des ruptures de signal, comme cela a pu arriver quelques fois durant la soirée (mais jamais bien longtemps).




L'oeuvre, maintenant. Pour être honnête, je ne me m'attendais pas à une telle qualité de spectacle. Il faut tout d'abord distinguer le livret, de Peter Sellars, éternel collaborateur d'Adams. La trame est située en juillet 1945, autour des scientifiques américains (dont leur "chef" Robert Oppenheimer) qui travaillaient à la conception de la bombe atomique, destinée à être larguée sur le Japon, en représailles à l'attaque Pearl Harbor. La trame est située avant l'essai qui eut lieu dans le Nouveau-Mexique le 16 juillet 1945, et l'opéra s'achève sur l'explosion de la bombe.

Peter Sellars signe brillamment un livret fort, intelligent, bourrés d'apartés, d'arrêts sur images. Il n'évite pas quelques longueurs par-ci par-là (le "quintette" de l'acte 2) mais bien vite, l'action reprend le dessus, et la tension se refait sentir. Il crée des personnages profonds, très dissemblables, et surtout très humains pour la plupart d'entre eux. Enfin, il enchâsse remarquablement les scènes, les récits, les points de vue, alternant scènes entre scientifiques, monologues de la femme d'Oppenheimer, récits mythologiques de la nurse Amérindienne,...

Tout cela bien évidemment sur un fond particulièrement politique (comme à l'accoutumée chez Sellars mais aussi Adams), et un sujet d'une gravité qu'on aurait tendance à oublier de nos jours.


Car il n'est pas évident de faire de cette sombre époque de l'histoire américaine un opéra cohérent qui éviterait les clichés et le manichéisme bon marché. Sellars parvient à livrer une vision objective de l'événement, et éviter d'en tirer tout jugement négatif comme positif. On peut simplement regretter cette scène d'ouverture, où le choeur des collaborateurs d'Oppenheimer narre l'histoire de la bombe tout en faisant une sorte de mea culpa pas indispensable ("Nous ne pensions pas créer une arme si puissante, etc.").

Parmi les grandes réussites du texte, on compte la scène d'amour entre le couple principal, le monologue de la Mrs Oppenheimer, ainsi que les récits allégoriques des Indiens et une bonne partie de l'acte II, où les militaires et les scientifiques voient leur essai contrarié par une météo hostile, propice à la montée des tensions chez les différents personnages.




La musique de John Adams n'a désormais plus grand-chose à voir avec le "minimalisme" de ses débuts. Dans Doctor Atomic, le compositeur flirte désormais avec l'atonalité, créant une vaste fresque sonore, où ce ne sont pas les mélodies qui prévalent mais bien l'atmosphère incroyablement étouffante et oppressante, traduisant idéalement la tension que le livret laisse supposer. On observe toutefois un retour étonnant à ses premières amours, à la fin du premier acte, dans le grand monologue d'Oppenheimer, où l'harmonie se fait subitement consonnante, tonale, et répétitive, et offre un final d'acte un peu facile (quoiqu'émouvant) en regard du reste de la partition.

L'orchestration est opulente, peu brillante (mais c'eût été un contresens face à un tel sujet), sollicitant tous les pupitres. La musique est d'inspiration plutôt lyrique, et non rythmique comme cela a pu l'être dans Nixon in China : ici, on se rapproche beaucoup plus de The Death of Klinghoffer, en plus symphonique (l'orchestre est nettement plus présent et vaste). Parmi les moments forts de la partition, on retient le beau duo de l'acte I, où Oppenheimer récite notamment un poème de Baudelaire à sa femme Kitty ; les interventions bouleversantes et récurrentes de la nurse Pasqualita, ainsi que le monologue de Kitty, qui attendent toutes deux avec inquiétude l'échance fatale ; le curieux final de l'acte I, en dépit d'un texte un peu bateau ; et enfin, l'éprouvante scène finale, celle de l'explosion, où Adams ménage une tension sur une durée incroyablement longue, grâce à un crescendo interminable mettant les nerfs de l'auditeur à rude épreuve.




Ce n'est pas la première fois que les chemins de John Adams et Penny Woolcock se croisent, cette dernière ayant réalisé un film-opéra sur The Death ok Klinghoffer, grande réussite par ailleurs (disponible en DVD chez DECCA). La mise en scène de la cinéaste s'accorde parfaitement à l'oeuvre : elle est formidable. Tout fourmille d'idées d'un bout à l'autre du spectacle. On ne sait que retenir, entre un décor sobre mais particulièrement efficace (une sorte d'étagère géante où dans chaque case se trouvent les divers collaborateurs d'Oppenheimer, écarté parfois au profit d'un simple lit ou d'un mirador), des costumes 1945 simples et stylés, une direction d'acteurs qui ne laisse rien au hasard, des trouvailles visuelles formidables (l'étagère sus-citée, excellemment utilisée par les collaborateurs mais aussi par les Indiens, la superbe bombe, les jeux d'ombre derrière les grands rideaux,...).

On est également fasciné par la pertinence du propos, la mise en espace intelligente, efficace, ne laissant la place à aucun temps mort, même quand le livret en comporte. En témoigne cette scène où les cinq protagonistes principaux soliloquent chacun à leur tour, tandis que Pasqualita narre un récit Indien : de cet arrêt un peu fastidieux, Woolcock crée une scène forte, où les monologueurs inquiets sont immobiles chacun dans un carré de scène, surplombés par la nurse Indienne, dans une case en haut de la grande étagère : en résulte un effet inquiétant, où la prophétie placide s'abat sur les divers acteurs de l'événement.

D'autant que la présence permanente des Indiens en scène, nettoyant les saletés des Américains, puis en tenue de guerre à l'approche de l'explosion (encore une fois, surplombant tout le monde), la présence des Indiens, donc, rappelle à notre mémoire l'existence de populations paisibles et pacifiques qui patissent elles aussi de la folie du monde moderne. Ils sont là comme une sorte d'avertissement discret, mais omniprésent au danger que les Occidentaux persistent à vouloir ignorer.

Il faut parler de l'idée formidable de cette menaçante bombe atomique suspendue au-dessus de la scène pendant la moitié de l'opéra, qui semble vouloir s'abattre sur les protagonistes à tout moment, lesquels lui jettent de temps en temps un coup d'oeil inquiet, se doutant peut-être de l'erreur qu'ils s'apprêtent à faire.

Enfin, saluons la remarquable fin, avec une voix-off japonaise, fiasant entendre une femme demandant de l'eau plusieurs fois, et tout en demandant où est son enfant.




Côté musique, on est à la fête. Gerald Finley incarne un Oppenheimer parfait, tiraillé entre la volonté d'expérimenter enfin sa création et l'inquiétude que sa femme lui instille peu à peu. Vocalement, il s'en tire formidablement, très en voix, sans jamais forcer pour faire résonner son beau timbre.

Sasha Cooke est absolument superbe en épouse consciente du danger, et de la faille dans laquelle s'est engouffré son couple. Son incarnation excellente est surpassée par sa grande musicalité et son timbre chaud et sensuel.

Thomas Glenn, en Robert Wilson (non, pas celui-là, un autre !), petit scientifique qui semble le seul à comprendre que la bombe est une erreur, est très honorable, bien qu'on le sente un peu moins sûr lors de son "air" du deuxième acte.

Richard Paul Fink en bureaucrate dépassé par les événements, Earle Patriarco en météorologiste affolé par la pression exercée par Eric Owens en Général militaire intéressé uniquement par l'essai complètent idéalement le plateau vocal.

Quant à Meredith Arwady, si son contralto n'est pas des plus beaux, et son vibrato un peu large, son incarnation de Pasqualita est particulièrement émouvante, d'autant que ses traits inspirent immédiatement la sympathie.


L'orchestre et les choeurs du Metropolitan ne méritent que des éloges, ainsi que la direction ample et souple d'Alan Gilbert, futur directeur du New York Philarmonic.




Une belle et grande soirée, qui rappelle à notre souvenir que les Etats-Unis n'ont jamais été punis pour ce qui pourrait pourtant bien être qualifié de "crime contre l'humanité". On attend impatiemment que la production (ou celle de Sellars) fasse u détour par la France : l'oeuvre mérite d'entrer au répertoire des plus grandes maisons d'opéra.



(final du premier acte, dans la mise en scène Sellars à Amsterdam)



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Jeudi 13 novembre 2008
- Publié dans : Cinéma
Par SuperGarfield


Il y a eu Monteverdi. Il y a eu Haendel et Vivaldi. Il y a eu Mozart. Il y a Verdi et Rossini. Il y a eu Puccini, Wagner et Strauss.
Désormais, il y a High School Musical.

Cette comédie musicale est le prolongement le plus extraordinaire possible de ce que l’opéra a pu inventer et charrier durant ses quatre siècles d’existence. Car au-delà de la pure qualité musicale qui surpasse toutes les créations actuelles commandées par l’Opéra national de Paris, Covent Garden à Londres ou encore par le Metropolitan de New York, c’est la force d’un livret puissamment construit et incroyablement politique qui subjugue le spectateur/auditeur.

En effet, dans cette merveille, c’est toute la détresse de la société Américaine face à la crise qui s’exprime violemment. Une Amérique en perte de repères sociaux, financiers, idéologiques, qui tente de se reconstruire tant bien que mal en s’agrippant aux valeurs que les passagers du Mayflower et leurs descendants ont apportées et perpétuées sur la Terre Promise.
C’est ainsi que nous contemplons dans High School Musical 3 : Nos années lycées ce que pourrait être la société idéale sans la méchante crise.
Tout n’est que belles bagnoles, grosses maisons pour famille de trois membres, adolescents épanouis doués pour le basket ou la chanson, parents aimants et complices de leur progéniture.
Tout n’est que beauté sans ombrage, luxe naturel, physique d’Apollon, allure d’Aphrodite. Pas un moche à l’horizon, ni même (on s’en doute) derrière la caméra.

Pourtant, malgré cette idéale atmosphère, juste, bienheureuse, le doute et les sentiments noirs et sombres ne peuvent s’empêcher de faire irruption dans la tête de nos beaux enfants, pourtant si accomplis. Heureusement, les malheurs humains et célestes ayant la bonne idée de s’associer afin de ne pas troubler trop longtemps la quiétude de cette Amérique parfaite, l’incursion de mauvaises pensées coïncide toujours avec l’arrivé d’un orage. C’est certain : dans sa fureur, Dieu Tout-Puissant est clément envers le Paradis Terrestre.

La douleur torturée la plus évidente est celle du héros, le beau Troy Bolton (Zaaaaaaaac Efron !), idole de son lycée, mais pourtant en proie aux démons les plus furieux : doit-il choisir le basket-ball, qui lui assure une renommée dans toute la région, carrière tracée depuis sa plus tendre enfance par son père ; ou bien s’orienter comme le suggère sa prof de théâtre/musique/maths/histoire de la Régence vers le monde de la chanson et du théâtre, dont la prestigieuse Julliard School pourrait être la rampe de lancement ?
Choisir cette dernière option mettrait en péril son amitié avec Chad « Escalope » Danforth (Corbin Bleu), son co-capitaine de l’équipe de Basket, qui a la particularité d’être afro-américain et de bon conseil (car dans l’Amérique parfaite, les Afro sont forcément de bons amis et de bon conseil ! D’ailleurs, Blancs et Afro-américains sont amis…) : faut-il ignorer cette valeur fondamentale qu’est l’amitié au profit du méchant capitalisme et de l’égoïsme de réussir une carrière qui pourrait cependant être formidable ?

Cette détresse mentale donne lieu à un air des plus sublimes, où la douleur d’une dimension Cornélienne s’exprime par le biais d’une musique angoissée, oppressante, furieuse même.

L’héroïne, Gabriella Montez, en proie à d’autres démons, a du mal à se résoudre à quitter son amoureux le beau Troy, alors même que de brillantes perspectives s’ouvrent à elle dans une faculté lointaine. Telle une Madame Butterfly des temps modernes, elle se résout au fait que son amour est perdu à jamais et le chante avec émotion dans une complainte emplie de douleur et de tristesse.

Mais certains signes de la perte de repères d’une Amérique ravagée par ses contradictions se lisent en filigrane sur certains personnages. Ainsi Sharpay Evans (Ashley Tisdale), la fille que tout le monde aime et craint, se trouve-t-elle rongée par la soif du pouvoir, martyrisant ses camarades (euh…pardon, ses amis, le mot « camarade » n’existe pas dans l’Amérique idéale) et tirant la couverture à elle, tentant ainsi de masquer son manque de confiance en elle. Cette figure ambiguë se montre d’autant plus vulnérable que la perte de repères qu’elle subit est illustrée par son orientation sans concessions vers la couleur rose, assouvissant ainsi son besoin d’affirmer son identité féminine.



Mais l’utilisation exclusive de ce coloris délicat ôte à son jeune frère jumeau (Lucas Grabeel), dont les penchants contraires ne sauraient être avoués dans un si beau pays que le sien, toute possibilité de catharsis et d’expression de son mal-être : celui-ci se replie alors sur le bleu, symbole du masculin, et trouve dans la danse un exutoire plus discret mais chargé malgré tout de sens. Las ! sa honte de lui-même l’amène à inviter la compositrice de service au bal de promotion, qui, si elle est sympa, n’est sûrement pas belle car elle porte des lunettes et ne sort pas avec un membre de l’équipe de basket. C’est évident, dans l’Amérique parfaite, quand on a des lunettes, on est sympa, mais pas désirable : le stratagème du malheureux Ryan Evans le trahit donc, montrant qu’il n’y connaît décidément rien aux femmes.



Cette alternance perpétuelle entre détresse et bonheur, ce permanent clair-obscur nous offre au final un chef-d’œuvre tour à tour tendu, survolté, paisible, et formidablement prodigue en superbes duos d’amours, en impressionnantes scènes de folie, en stupéfiants airs de bravoure qu’un Bellini n’aurait pas reniés.

Quelle émotion, enfin, de retrouver la promotion 1997 des Petits Chanteurs à la Croix de Bois, qui sont devenus tous de beaux garçons et de belles filles, et qui trouvent tous, à la fleur de l’âge, une voix d’une maturité exemplaire, ainsi qu’une science du texte, un talent d’acteur et une intelligence du scénario proprement époustouflants !

On loue ce brillantissime portrait d’une Amérique qui se cherche, qui se perd, qui s’égare face à ses illogismes, qui ne trouve son salut que dans l’expression de la plus grande pureté qui soit, et dont la musique se fait le merveilleux vecteur céleste, transcendance éternelle des âmes en périls.



La semaine prochaine dans Télérama, la menace terroriste vue à travers le prisme cathartique de Hellboy 2.

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Samedi 1 novembre 2008
- Publié dans : Musique classique
Par SuperGarfield

Jan Dismas Zelenka - Missa Votiva ZWV 18
Collegium Vocale 1704 et Collegium 1704 (Direction : Vaclav Luks)
[Zig-Zag Territoires, 2008]


Heureuse découverte

La parution annoncée d’un nouveau disque de Jan Dismas Zelenka, chez un label dont les projets artistiques sont bien souvent d’une qualité exemplaire, n’avait pas manqué de me faire trépigner d’impatience, à une époque où je découvrais la musique de ce compositeur Tchèque de l’époque de Bach, Haendel et Vivaldi.

De lui, je ne connaissais guère que la musique instrumentale, petite partie de sa riche production, mais dont la qualité la démarquait immédiatement du tout-venant de la composition allemande de l’époque, ainsi qu’un magnifique Miserere (ZWV 56), et sporadiquement, quelque Requiem, De Profundis et de petits bouts de Missa dei Filii. J’appréciais déjà son originalité certaine et manifeste dans sa musique instrumentale, après avoir eu le plaisir de jouer une de ses sonates pour deux hautbois et basson. Son goût des harmonies étranges, mouvantes, des bizarreries, des figures rythmiques marquées, ainsi que son sens aigu du contrepoint, le souffle qui traversait chacune de ses œuvres me plaisaient fortement.

 
Avec cette Missa Votiva ZWV 18, j’abordais pour la première fois un de ses grandes pièces sacrées. Zelenka, gravement malade en 1739, jura qu’il composerait une messe en honneur de sa guérison. Ainsi est née l’œuvre enregistrée présentement.

On retrouve dans cette œuvre superbe, d’amples dimensions (une heure de musique, avec les cinq grandes sections traditionnelles), toute l’inventivité et l’originalité qui font le sel de sa musique instrumentale. Si la destination de cette musique lui imposait tacitement moins de fantaisie, il n’en demeure pas moins que sa richesse passe par les mêmes ingrédients. Ainsi, on retrouve cette science de l’harmonie, avec de grands passages choraux homorythmiques ("Cum Sancto Spiritu I", "Gratias agimus tibi",…), mais également un contrepoint d’une facture remarquablement maîtrisée, à travers les vastes fugues qui émaillent sa Messe ("Cum Sancto Spiritu II", "Crucifixus", "Et Resurrexit", "Osanna"). Cette pratique du stile antico contraste avec les nombreux airs solistes, véritables pages d’opéra, où l’inventivité mélodique du compositeur bohémien peut s’exprimer à se guise. Certains versets comme le "Qui tollis peccata mundi" (pour soprano) ou le magique "Et incarnatus est" (pour alto) sont de vrais joyaux.

 Il faut également remarquer le rôle important de l’orchestre dans cette Missa Votiva : il n’est pas simplement accompagnateur discret du chœur, mais s’insère à merveille dans l’entrelacs des voix, en doublant le contrepoint du chœur d’un contrepoint avec l’orchestre. Cest ce dernier également qui soutient continuellement la musique, en rappelant et exploitant les motifs rythmiques ou mélodiques géniaux que Zelenka crée durant l’introduction de ses versets.

 Enfin, outre l’alternance des influences des temps passés et de celles des temps nouveaux, la grande variété de cette messe est garantie par l’inventivité de Zelenka, qui caractérise très bien chacune de ses sections, en n’hésitant pas à alterner les tempos ("Gratias agimus tibi", où il insiste sur la tête du verset -« Nous te rendons grâce » - en le faisant intervenir à quatre reprises, "Et resurrexit") afin de donner plus de poids au texte. Autre qualité indéniable qui assure la richesse de l’œuvre : la faculté étonnante que possède le compositeur à trouver des motifs mélodiques ou rythmiques accrocheurs et qui installent immédiatement une atmosphère bien définie. Beaucoup d’entre elles se caractérisent par une vigueur rythmique que l’on retrouve dans sa musique instrumentale ("Kyrie eleison", "Gloria", "Credo", "Et resurrexit", "Sanctus",…) et insufflent une vitalité incroyable à l’œuvre.

 
Mais comme une œuvre, si géniale soit-elle, ne se suffit pas à elle-même, il faut saluer la prestation exceptionnelle du Collegium 1704, et celle de son pendant choral le Collegium Vocale 1704, formations tchèques placées sous la direction de Vaclav Luks. La précision, l’entrain, la rondeur et la qualité de l’orchestre (on regrette que les somptueux hautbois n’aient pas eu une partie soliste !) s’allient parfaitement avec la plénitude des voix, desquelles émergent le beau soprano d’Hana Blazikova et celui de Stanislova Milhacova, ainsi que l’alto suave de Marketa Cukrova.

La prise de son exceptionnelle, parfaitement équilibrée, avec juste ce qu’il faut de réverbération contribue à cette réussite remarquable, et c’est avec impatience qu’on attend les prochaines parutions discographiques du génial mais trop méconnu Zelenka, dont nous gardons 23 messes, au milieu d’un corpus de 200 œuvres sacrées !


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Mercredi 15 octobre 2008
- Publié dans : Théâtre
Par magicalme

Mefisto for ever
de Tom Lanoye d'après Klaus Mann
Mise en scène de Guy Cassiers
Vendredi 26 septembre 2008

Vilains pas beaux

Première partie d'une trilogie consacrée au thème du pouvoir (la bien nommée "trilogie du pouvoir"), Mefisto for ever aborde la question du lien entre art et politique.

Kurt Köpler, comédien renommé et chef de troupe, ainsi que ses collègues, répètent Hamlet pour leur prochain spectacle. Nous sommesdans l'Allemagne des années 30. Un certain Adolf H.
(qui n'est jamais nommé) accède au pouvoir, et avec lui se modifie la société, et plus particulièrement le microcosme du théâtre, que nous ne quittons pas de toute la pièce. C'est avec cet évènement que démarre l'intrigue proprement dite: l'actrice principale, juive, décide de quitter le pays, en compagnie d'une autre comédienne. Au contraire, un autre personnage appartient au NPD, et se réjouit d'avance...  Köpler, au milieu de tout cela, pourtant "de gauche", décide de rester, et de continuer son travail. Pour lui, idéalement, continuer à jouer est un acte de résistance face à une menace qu'il ne saisit pas encore très bien. Car un nouveau personnage apparaît: le bras droit du dictateur, accessoirement ministre de la culture, et appelé "Le Gros".
Köpler se soumet, selon sa décision, pour pouvoir exercer son travail dans la liberté toute relative qu'il pense posséder. Mais au fur et à mesure, l'emprise du régime se fait de plus en plus insistante, "Le Gros" finissant par mettre en scène lui-même la picèe, sous les yeux de Kurt Köpler, et la situation atteint son paroxysme avec la mort de deux personnages tués par le parti et la déchéance de Kurt.

C'est donc un sujet lourd qu'abordent Guy Cassier et Tom Lanoye. Mais la mise en scène sait rester simple : trois écrans vidéos, quelques projecteurs et caméras pour filmer les acteurs et projeter leur image sur le mur du fond également, un rideau rouge et des tables transparentes servent l'histoire. Ce qui prime donc chez Guy Cassiers n'est pas la reconstitution, mais la création d'une atmosphère, par un jeu de lumières (l'ambiance devient sombre dès que l'on se trouve pendant les répétitions) et de son assez recherché et efficace.

Sans aller par quatre chemins, cette pièce est une réussite, tout d'abord par sa mise en scène qui sait faire alterner moments d'explosions sonores et dramatiques et moments de contemplation, avec notamment un jeu sur la correspondance (épistolaire) très réussi, à travers l'usage de la vidéo. Malgré tout on pourrait reprocher à la fin de trainer en longueur, reproche qui peut s'adresser aux trois pièces. Egalement réussi est le texte: profond, articulant avec brio textes d'auteurs connus et texte de la pièce proprement dit (car une particularité de la pièce est de faire intervenir d'autres textes connus dans la bouche des personnages, au sein même de l'action), il soulève des questions, notamment sur le rôle de l'art et sa relation au peuple: l'art doit-il être conforme au désir du peuple, ce dernier étant celui qui paye l'art?
Dans des temps où la culture française est remise en cause, notamment en ce qui concerne les subventions publiques, par exemple dans l'article retentissant de Donald MORRISSON, se fait jour une étrange résonance, fugace et sans aucun doute très personnelle.
Les acteurs enfin, car toute pièce ne saurait vivre sans de bons acteurs: si la barrière de la langue (la pièce est en néerlandais sur-titré) empêche de juger avec exactitude leur prestation, on peut tout de même dire qu'ils remplissent leur contrat haut la main. Les acteurs portent leur texte et leur personnages (car ils jouent plusieurs rôles, mis à part  les personnages du "Gros" et de Kurt Köpler) de manière très convaincante. Cependant, on peut regretter quelque peut l'usage du micro, qui donne un aspect moins naturel au théâtre, mais qui heureusement est utilisé à bon escient par moments (trop peu souvent à mon gout, cela dit!) dans les moments réussis de déferlement sonore et visuels.

Une pièce à voir, donc, si elle repasse un jour...

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