Henry Purcell : Dido and Aeneas
Chœur et Orchestre Les Arts Florissants
Direction : William Christie
Mise en Scène : Deborah Warner
Dido : Malena Ernman
Aeneas : Christopher Maltman
Belinda : Judith van Wanroij
Sorceress : Hilary Summers
Second Woman : Lina Markeby
First Witch : Céline Ricci
Second Witch : Ana Quintans
Spirit : Marc Mauillon
Sailor : Ben Davies
Prologue : Fiona Shaw
Paris, Opéra-Comique, 03/12/08, 21h30
« Je suis content de ne pas avoir payé plus ! »
Après notre échec des places à 5 euros à Bastille, d’où nous sommes repartis bredouille, nous avions décidé, après avoir abandonné l’idée, d’acheter des places pour Didon et Enée le même
soir, à 6 euros, concluant que cela nous ferait une belle musique, à défaut d’y voir quelque chose de la mise en scène en étant placés derrière des piliers. Fort heureusement, nous avons pu nous
replacer in extremis, et n’avons eu qu’à nous plaindre de ne pas voir la moitié des surtitrages, tant notre vue sur la scène était excellente.
En sortant du spectacle, la pensée qui dominait mon esprit était donc « Je suis content de ne pas avoir payé plus ». La conjugaison de diverses petites choses durant la soirée m’ont
amené à penser de la sorte.
Tout d’abord l‘œuvre : je la connaissais un petit peu, pas en entier, mais quelques scènes, comme l’entrée ou la célèbre mort de Didon. Après avoir pris connaissance de l’intégralité de l’œuvre, j’avoue ne pas bien comprendre ce qui vaut à cette œuvre son si grand succès. Certes, la musique est belle, le potentiel dramatique et scénique non négligeable, mais c’est tellement court ! L’histoire est expédiée en deux temps trois mouvements, et il est difficile de la rentrer dans l’intrigue tant une heure dix pour trois actes, c’est franchement léger.
J’attends toujours d’ailleurs d’entendre l’orage promis par le livret et les sorcières, qui n’a visiblement pas inspiré Purcell (et un type à la sortie a même demandé à sa femme « Ils ont
coupé la musique, non ? On n’a pas eu l’orage, finalement ! »)…
A la décharge de Purcell, je suppose tout de même que la mise en scène (sur laquelle je reviendrai plus loin) n’a pas aidé à donner à l’œuvre un peu plus d’épaisseur.
L’épaisseur, c’est ce qui manquait cruellement à l’orchestre de William Christie. Je sais bien qu’une telle musique n’appelle pas des déferlements de décibels comme on peut en attendre de
Richard Strauss, mais Les Arts Florissants m’ont semblés bien faibles ce soir-là. Peut-être était-ce dû au fait qu’ils venaient de donner une autre représentation trois heures plus tôt,
mais si l’homogénéité de l’ensemble était bel et bien là, ainsi que la qualité des musiciens, les musiciens de Christie ont contribué à mon indifférence vis-à-vis de ce spectacle. Je suis étonné
que Christie n’ait pas un peu plus lâché son orchestre, le laissant chanter et vibrer un peu plus que cela. Même s’ils étaient en effectif réduit, je pense que les Arts Florissants auraient pu
sonner plus largement que cela.
Côté chanteurs, je n’ai pas été beaucoup plus emballé. Les seconds rôles ne m’ont pas marqué plus que ça (il faut dire que leurs rôles extrêmement courts pour certains n’aident pas), la Belinda
de Judith van Wanroij m’a semblé fade, maigrelette et peu émouvante, tandis que la Second Woman de Lina Markeby n’a pas vraiment retenu mon attention (je n’ai même pas remarqué
qu’elle avait un air, c’est pour dire !).
Les deux sorcières de Céline Ricci et Ana Quintans ont valu plutôt par leur jeu piquant et humoristique que pour leurs propres qualités vocales, bien que, là encore, leurs rôles ne
permettent pas vraiment de briller.
La Didon de Malena Ernman m’a plutôt déçu. Moi qui, après avoir entendu (et vu) son excellent Lichas (Hercules) et sa formidable Julie, attendait beaucoup de sa princesse carthaginoise,
j’avoue être resté sur ma fin. Elle a paru mal assurée dès son entrée, entichée d’un vilain vibrato un peu serré (qui s’est résorbé par la suite), et ne m’a pas ébloui plus que cela par la suite,
même lors de son air final, où les limites de sa tessiture se faisaient sentir, avec quelques tensions dans l’aigu et une justesse pas toujours très assurée. Reste de bonnes qualités d’actrice
(encore que…), mais ça ne fait pas tout, malheureusement…
Emergent donc de ce plateau d’une part Christopher Maltman, Enée viril en diable, sans doute un peu trop épais pour ce petit rôle, mais très bien chantant, parfaitement audible et
intelligible ; d’autre part, l’excellente magicienne de Hilary Summers, au timbre si sensuel et original, à l’incarnation irrésistible, au chant puissant et maîtrisé à défaut d’être
toujours très fin.
Je disais plus haut avoir été indifférent à ce spectacle : ce n’est pas tout à fait vrai si l’on considère mes emportements contre la mise en scène de Deborah Warner sur le chemin du
retour. Pour être honnête, je l’ai trouvé tantôt insipide, tantôt parfaitement inepte.
Il y a bien sûr de très bonnes idées, comme ce Prologue original et enthousiasmant, servi à merveille par l’excellente Fiona Shaw, et laissant espérer une mise en scène vivante et
rondement menée.
Le parti pris de faire des deux sorcières deux ados un peu bêtes et ravies de faire des bêtises, couvertes par une magicienne Butch (oui, le terme est de Licida, mais il est tellement
vrai !) et femme phallique est très bon, mais pousser cette idée jusqu’à la caricature la rend complètement vulgaire : que les deux sorcières se ramènent avec une barbe à papa et la
magicienne fume des clopes négligemment est tout à fait cohérent avec le postulat de base, mais que les deux chipies se mettent brusquement à faire des doigts aux marins, dont l’un deux répond en
montrant son cul, fait montre d’une surenchère parfaitement superflue, en plus d’être ridicule.
On comprend mal les tonnes d’enfants sur scène, bruyants, encombrants, si ce n’est pour signifier la volonté de Deborah Warner d’orienter l’œuvre vers le conte enfantin et léger plutôt que vers
la tragédie déchirante et de rappeler que l'oeuvre fut peut-être créé dans un pensionnat de jeunes filles.
Il en va de même pour la dualité des costumes, dont le sens ne m’est toujours pas apparu : pourquoi mettre les principaux protagonistes en habits pseudo-du 18e, tandis que les
figurants et le chœur sont vêtus de vêtements de tous les jours (pull-over, pantalon simple,…) ? D’autant que les costumes n’offraient pas le contrepoids d’une esthétique particulièrement
léchée ni même réussie : la tenue de la magicienne mise à part, l’habillage relevait du banal.
Cette mise en scène m’a parue illustrative, mais guère inventive : les acteurs étaient bien dirigés, mais ils auraient presque se passer d’une metteuse en scène, tant ce qu’elle leur faisait
faire n’apportait rien d’essentiel. Pire, la fin est complètement gâchée par une idée séduisante sur le papier (le suicide) mais très mal menée. On y voit Didon avaler une petite fiole en
plastique, remplie de médicaments, avant de la jeter par terre, et de se mettre finalement la main devant les yeux en vacillant bêtement, l’air de dire « Oh ! ben qu’est-ce qu’il
m’arrive ? Je vois tout bizarre ! ». Rien qu’avec ces dix secondes, l’émotion qui peut émerger de ce si puissant final est définitivement annihilée, et plonge cette poignante
chaconne et le chœur qui suit dans une sorte de platitude dont je ne me suis toujours pas remis.
Bref, à trop vouloir faire de cette œuvre une pastorale légère et divertissante, Deborah Warner y détruit toute l’émotion qu’elle contient et qu’elle doit exprimer. Et ces partis pris
démagogiques rendent presque vulgaire cette relecture. On n’est pas loin du ratage.
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