Vendredi 16 janvier 2009
- Publié dans : Littérama
Par magicalme

Pif paf pouf, bing!

Le cinéma coréen (sudiste s'entend) en plein essor ces dernières années, nous a offert, le mois dernier pour les Français un nouvel exemple de son caractère follement atypique. On connaissait son habitude de réutiliser des genres cinématographiques à sa façon, en est témoin un des plus grands succès récents au box-office séoulien, le film "de monstre" The Host (2006) du réalisateur Bong Joon-Ho, un des plus connus du pays, déjà auteur du phénoménal Memories of Murder(2003). Un des traits communs à ces films, est leur art de mélanger grotesque et tragique, de manière assez inattendue, et de ne jamais privilégier la forme au contenu..
Le Bon, la Brute et le Cinglé ne déroge pas à la règle. Troisième film d'un des cinéastes montants acteuls, Kim Jee-Woon, déjà auteur du terrorisant Deux Soeurs, Le Bon, la Brute et le Cinglé est aussi l'une des plus grosses productions jamais tournées en Corée. Il s'agit, mais dois-je le préciser?, d'un hommage au genre du western. Bien plus que d'un remake, d'ailleurs, puisque la trame du film quasi-éponyme de Sergio Leone n'apparaît que dans les trois personnages, et le thème de la chasse au trésor...

En Mandchourie dans les années 30, trois personnages différents, qui donnent leur nom au film, cherchent activement l'emplacement d'un trésor,  emplacement indiqué par une carte que Le Cinglé vole au début du film.Sur fond de conflit politique avec le Japon s'engage une gigantesque course-poursuite. (quel suspense, à cet instant de votre lecture!)

Le Bon, la Brute et le Cinglé est avant tout un film de genre, mais c'est aussi un film à gros budget, et s'enchaînent donc des scènes qui constituent chacune un morceau de bravoure, que ce soit l'attaque du train qui ouvre le film, ou la course poursuite finale dans le désert avec des centaines de figurants et des fusillades à profusion. La grande liberté du réalisateur, du fait de son budget faramineux, se sent dans chaque plan: c'est un déferlement de cascades, d'explosions (façon western: avec des trains e des pistolets!) auquel est confronté le spectateur... Mais Kim Jee-Woon évite l'écueil des films hollywoodiens et ne fait pas passer la majeure partie de son budget uniquement dans le cachet des acteurs.
La réussite de son film vient d'abord de son côté totalement déjanté, qui tient aux personnages (et particulièrement le Cinglé) et à l'humour omniprésent, qui, s'il n'est pas toujours d'une grande finesse, fait pourtant toujours mouche! L'hommage aux westerns italiens est d'ailleurs "parasité" par des évènements ou des personnages totalement déplacés, qui donnent à l'intrigue un côté absurde du meilleur effet: ainsi, le Cinglé, dans son parcours vers le trésor, tombe, au beau milieu du désert, sur un hôtel/maison close/fumerie d'opium dont le propriétaire s'avère être un espion au service des Japonais... Et le film est de plus ponctué de scènes totalement folles, comme la course-poursuite finale dans le désert, ou pas moins de cinq camps différents s'affrontent pour récupérer la fameuse carte: on n'y comprend rien, mais les personnages non plus!
On ne s'ennuie donc pas une seule seconde durant ce film, malgré la durée (plus de deux heures), et cela aussi grâce au talent du réalisateur, et de ses opérateurs: en est témoin par exemple le travail remarquable de recherche sur les couleurs, dans les scènes d'intérieur, qui m'a personnellement frappé, préfiguré déjà dans Deux Soeurs.

Et en dépit de tout cet attirail visuel et pétaradant, le fond politique n'en est tout de même pas oublié, puisqu'il est beaucoup question de l'indépendance de la Mandchourie, de la domination Japonaise, et le mystérieux trésor (objet d'un retournement de situation final!) constitue un argument de poids dans ces luttes. Cependant, il est dommage que le film ait été amputé, dans la version française, de plusieurs minutes qui venaient développer cet aspect. Charmante attention de la part des distributeurs français, qui ont sans doute jugé que les pauvres occidentaux que nous sommes n'étaient pas à même de saisir toute l'ampleur d'une telle histoire...

Bref, allez-donc voir ce film!

Mais si je vous en parle, ce n'est pas uniquement parce que le film est bien: c'est aussi parce que je veux vous parler d'un livre (ceci n'est pas une habile transition).
En effet, tandis que, pauvre spectateur, je me régalais devant ces images, s'est fait jour à un certain moment dans mon esprit, une connexion avec un livre d'un de mes auteurs favoris, j'ai nommé Italo CALVINO. En effet, durant le film, se pose la question de l'identité d'un mystérieux tueur "coupeur de doigts": le Cinglé explique au Bon que la Brute est ce mystérieux tueur, et l'on nous donne à voir des images d'un des forfaits de ce tueur, où il coupe un doigt. Mais, habile scénariste que voilà, on ne nous montre que le visage de la Brute, puis un doigt qui tombe. Or, à la fin du film (attention, révélations!!!) on apprend que ce mystérieux tueur n'est autre que le Cinglé! repassent alors les mêmes images, mais on se rend compte que c'est le doigt de la Brute qui est coupé!

Abracadabra, je ne pus pas m'empêcher de penser au Château des destins croisés.
Ce petit livre regroupe deux récits. dans chacun, plusieurs personnages se retrouvent dans un lieu (un château ou une taverne) où la parole leur est enlevée au cours du repas. Leur seul moyen de communiquer est d'employer un jeu de tarot, et, en disposant les cartes sur la table de raconter leur histoire. Mais comme rien n'est écrit sur ces cartes, le narrateur est obligé de faire des conjectures quant à l'histoire. Et lorsque quelqu'un a fini, et qu'un autre personnage procède de même, il réutilise les cartes déjà posées, si bien qu'une même carte prend un sens totalement différent!

Dans le livre de Calvino, qui n'est pas son plus réussi, cela entraine une multiplication démesurée des possibles, qui  n'a rien à envier au Bon, la Brute et le Cinglé, et qui constitue un véritable tour de force de la part de l'auteur! Je le concède, le lien entre les deux est un peu artificiel mais m'a néanmoins paru évident sur le moment!

Si vous ne savez que faire pendant les soirées d'hiver qui vous restent, voilà donc deux propositions!


Cette critique me permet d'inaugurer la section "littérama"! L'autre possibilité était "cinérature", mais elle sera réservée aux films médiocres et aux livres mal écrits!


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