Jeudi 29 janvier 2009
- Publié dans : Musique classique
Par SuperGarfield
Daniel-François-Esprit Auber : Fra Diavolo
Le Cercle de l'Harmonie
Choeur de chambre Les Eléments
Direction : Jérémie Rhorer
Direction du choeur : Joël Suhubiette
Mise en scène : Jérôme Deschamps

Fra Diavolo : Kenneth Tarver
Zerline : Sumi Jo
Lorenzo : Antonio Gigueroa
Lady Pamela : Doris Lamprecht
Lord Cockburn : Marc Molomot
Mathéo : Vincent Pavesi
Giacomo : Thomas Dolié
Beppo : Thomas Morris


Paris, Opéra-Comique, mardi 27 janvier 2009



Les raretés affichées à l'Opéra-Comique se succèdent, et après Zampa, L'Etoile, Porgy and Bess, nous aurons droit à Albert Herring, Zoroastre, Le Roi malgré Lui, et plus tard, Atys, Mignon (de Thomas), Fortunio (de Messager) et Béatrice et Bénédict (de Berlioz !). Et donc, cette semaine, Fra Diavolo, de Auber.
J'étais assez impatient de découvrir la musique d'un compositeur jadis très renommé, dont j'espérais que l'inspiration avait réellement fait les meilleures heures de la musique française. Je m'attendais bien sûr à un esprit vif, léger, mais très coloré, dans la pure tradition française. La distribution convoquée était une raison de plus de s'impatienter : l'agile Sumi Jo, le ténor que l'on présente comme une révélation Kenneth Tarver, ainsi que Doris Lamprecht et même Thomas Dolié ! Ajoutons à cela un Cercle de l'Harmonie dont je ne lis que du bien depuis quelques mois : une bonne soirée était à espérer.

Prima la musica (ben ouais, je me la pète, même avec un opéra Français !). L'ouverture m'a immédiatement séduit : un mélange de légèreté, d'entrain et de grande science de l'orchestration d'excellent aloi laissait présager une oeuvre captivante sur le plan musical. Je ne crierai pas au génie pour l'ensemble de l'oeuvre, mais nous avons indubitablement la preuve qu'Auber mérite bien son succès passé (et une station de RER à son nom !). Comme le proclama Rossini lorsqu'on critiqua le compositeur : "Petite musique d'un grand musicien !". Ca respire, ça vit, c'est d'une truculence réjouissante, et s'il n'y a pas vraiment d'air qui marque durablement l'esprit (hormis peut-être celui de l'acte I où Zerline parle de Fra Diavolo, repris à la fin par l'ensemble des solistes), on ne s'ennuie pas. J'ai noté tout de même quelques illogismes dans la mise en musique du texte : il était relativement fréquent d'entendre une phrase musicale conclusive alors que la phrase du livret n'était pas encore terminée, ce qui mettait la fin de cette phrase en suspens sur une phrase musicale suspensive (incompréhensible, hein ? Si vous préférez, la musique faisait X suspensif + Y conclusif, X + Y tandis que le texte faisait X + X + Y).

Le livret, tiens... D'Eugène Scribe, qu'il est, autre illustre inconnu qui a une rue à lui aussi derrière l'Opéra Garnier sans que personne ne sache de qui il s'agit. C'était honnête, dirons-nous. Pour un opéra comique, je n'ai pas décelé beaucoup de gags et de mots d'esprit "incitant à la tétanisation crispée de mes muscles  zygomatiques" (merci vénérable Pierre de me prêter cette citation), et l'histoire est évidemment un peu alambiquée, ce de quoi on peut s'accomoder aisément. Ce qui m'a paru manquer surtout, c'est de rythme et d'arcature dramatique : il m'a semblé que les actes I et II se traînaient, somnolaient, tandis que le III réveillait brusquement l'intrigue, dans un dénouement rapide.

Il faut dire que la mise en scène de Jérôme Deschamps brilllait par son absence d'idées. Je n'avais pas aimé sa Cour des grands (de lui-même) à Nîmes il y a quelques années, et j'ai retrouvé là le même univers dans les décors, les costumes,... En guise de décor, un ciel bleu mais nuageux et tourmenté (d'où il m'a bien semblé voir émerger un visage, symbolisme peut-être de la présence de Diavolo au-dessus de chacun ?) ; quelques accessoires, dont deux tonneaux où se cachent les deux complices de Diavolo, un lit au deuxième acte, un arbre au troisième, et pas grand-chose de plus... C'est bien peu. Les costumes réjouissants et réussis jouent la carte du désuet et replacent l'oeuvre dans son contexte. Mais le rythme manque cruellement : en dehors d'un couple d'Anglais amusant, les personnages sont un peu livrés à eux-mêmes, et la direction d'acteurs minimale ne laisse guère d'autre choix à Kenneth Tarver que d'user de la gestique des ténors bellâtres qui m'énerve tant : bras en arcs-de-cercle, sourire Freedent,... Certes, cela va bien avec le personnage, mais on se limite un peu trop à ça. Les gags visuels de comptent sur les phalanges d'un doigt, et on se demande l'utilité d'un âne arrosoir en plein milieu du II ! On passera aussi sur le statisme des ensemles, comme celui du choeur, à qui l'on tente tout de même de faire quelques pas de côtés et quelques entrées correctement mises en place. Bref, un manque certain d'imagination, et l'on se prend à rêver de ce que pourrait faire un Laurent Pelly là-dedans !



Côté musical, ce n'est guère plus enthousiasmant. Le défaut principal des chanteurs est une incapacité à passer la fosse d'orchestre : on n'entend pas grand-chose en général ! C'est particulièrement flagrant pour le rôle assez exposé de Lorenzo, desservi par un Antonio Figueroa très léger : le timbre est agréable, la diction impeccable mais le volume est franchement insuffisant, ce qui rend sa prestation peu signifiante.
Marc Molomot accuse le même problème de puissance, doublé d'un manque de grave important, ce qui rend plusieurs de ses phrases inaudibles, tant le chanteur peine à descendre tout en gardantle peu de puissance dont il dispose. En revanche, son jeu d'acteur est très satisfaisant, et son personnage d'Anglais blasé et sans relief est peut-être le meilleur de l'oeuvre.
Vincent Pavesi, dans le court rôle de Matheo, père de Zerline, se montre plus que correct : sa chaleureuse voix de basse passe sans peine l'orchestre et on comprend tout.
Thomas Morris en Beppo dispose d'un timbre ordinaire, mais d'un bon talent comique, principale qualité requise pour ce rôle mineur. Thomas Dolié possède quant à lui un organe superbe (je parle de voix, bien entendu), et la diction est irréporchable de clarté : c'est un peu trop luxueux pour un si petit rôle !
Doris Lamprecht fait montre de grands talents d'actrices, et excelle dans ce rôle de fofolle anglaise qui ne cherche qu'à quitter l'ennui que lui procure Lord Cockburn. La prononciation n'est pas forcément limpide à tout moment, et le volume oscille beaucoup : les graves sont faibles, mais ses rares aigus la montrent vaillante et puissante.
Sumi Jo met un petit moment à se chauffer, et l'on s'étonne de l'entendre si peu lorsqu'elle chante... mais rapidement, la voix se déploie, et l'âme de cette excellente artiste de dévoile : quelle science de la ligne ! On reste confondu par son air "Je suis seule, enfin je respire", qui ouvre le second acte : bien qu'entichée d'un vibrato un peu serré, on goûte son agilité et son piquant naturel, rendant irrésistible cette petite fille pauvre sur le point de se marier à un homme qu'elle ne connaît pas. Le français n'est pas toujours très intelligible, et peu idiomatique, malheureusement, ce qui transparaît assez dans les dialogues parlés.
Reste Kenneth Tarver. Si la voix est belle quoiqu'assez quelconque, si le chant est puissant et intelligent, son grand air du début de l'acte III le voit se fourvoyer, hésiter, être malmené par les vocalises et un peu fâché avec la justesse. L'incarnation est assez sommaire et le personnage est par conséquent sans grand relief, faute d'une incarnation forte qui compenserait une vocalité simplement correcte. Le français est quand à lui assez exotique. Laissons-lui le temps de perfectionner sa prononciation des langues étrangères.



Le choeur Les Eléments est excellent, tout à fait intelligible et d'une grande justesse, ainsi que d'une louable précision. L'orchestre Le Cerle de l'Harmonie dirigé par Jérémie Rhorer est passionnant : tout est très bien équilibré, les instruments d'époque sonnent magnifiquement, les vents (Alexis Kossenko est à la flûte, tout de même !) tirent particulièrement leur épingle du jeu dans cette partition où ils sont très sollicités par une orchestration fine et colorée. L'ouverture démontre d'ailleurs d'emblée les qualités de cet ensemble jeune et dynamique, qui mérite probablement le succès qu'il obtient ces derniers temps, avec à sa tête un chef (jeune lui aussi) qui s'efforce de rendre lisible chaque détail et de faire ressortir  tout ce que cette musique peut avoir de riche.

En définitive, un spectacle honnête, mais dont on ne retient pas grand-chose, hormis le fait qu'Auber ne mérite sûrement pas l'oubli dans lequel il est tombé (et duquel personne ne semble vouloir le ressortir...).

Joan Sutherland chante l'air de Zerline au deuxième acte... en Italien !

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