Benjamin Lazar sans sa diction baroque (du moins, nous
l'espérions pour un texte du vingtième siècle!), ou ses textes de prédilection (du 17ème, donc), voilà qui avait de quoi intriguer! D'autant plus lorsqu'il s'agit d'adapter un texte de
Marguerite Yourcenar.
Comment Wang-Fô fut sauvé appartient au recueil des
Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar. Wang-Fô, peintre réputé et philosophe à ses heures, est assisté de son fidèle
disciple Ling, rencontré et subjugué dans une taverne, alors que Wang-Fô se soulait pour mieux peindre un ivrogne. Le prince du pays, qui a grandi entouré par les peintures du maître, trouve,
lui, que le monde n'a aucune saveur, comparé aux tableaux qu'il a contemplé toute sa jeunesse, et fait arrêter Wang-Fô pour qu'il finisse une peinture qu'il a laiss é en plan, un paysage qui
représenterait pour le Prince l'achèvement de son rêve de perfection du monde peint. Mais il tue Ling, et Wang-Fô s'échappe dans son tableau devenu pendant un court instant réalité sous son
pinceau, où il retrouve son disciple. Les deux s'en vont sur une barque et disparaissent à jamais.
Pour renforcer son interprétation de ce texte magnifique, mais aussi malheureusement parce que le texte est assez court, Benjamin Lazar a fait appel au quatuor de saxophones "Habanera", qui
interprétait une musique d'Alain Berlaud. Parti pris dans la lignée de ce qu'a pu faire Lazar auparavant mais qui frappe ici d'emblée par ses limites: la où pour
L'autre monde
(spectacle adapté de Cyrano de Bergerac), la musique remplissait la fonction d'interlude musical ou de soulignement de l'action, dans wang-Fô, elle n'a que rarement cessé d'être pure
interruption de discours (20 secondes de textes puis 30 secondes de musique, c'est un peu léger pour un spectacle de théâtre). D'où un fugace sentiment d'ennui par moments, et de manque de
rythme. Benjamin Lazar aurait pu choisir d'interpréter plusieurs textes, plutôt que de remplir celui-ci parfois un peu trop.
Mais malgré ce point négatif, le spectacle reste tout de même très bon, et cela grâce à la magie de son comédien: s'il est bien une chose que l'on ne peut enlever à Benjamin Lazar, c'est sa
capacité à faire vivre les textes qu'il dit, et comme il le montre avec ce spectacle, quelque soit l'époque de leur écriture. Sa retenue, accompagnée par un soupçon de gestuelle baroque et la
mise en scène intimiste cosignée par Lazar et Louise Moaty, sert parfaitement le texte, dont l'écriture simple renvoie à la précision d'une touche de peinture. Porté par un cheminement vers
l'ultime acte de peinture, et la disparition, le texte est figuré par la scénographie sobre mais elle aussi efficace: de gigantesques piliers colorés, symbolisant sans doute les pastels du
peintre, sont disposés de manière à former un escalier. Au fur et à mesure que son texte progresse, Benjamin Lazar les gravit, pour arriver sur une plateforme où se déroule la fin de son
texte.
Ce n'est donc pas un spectacle parfait que nous avons pu voir, mais un spectacle qui a tout de même renforcé notre impression que Benjamin Lazar est un artiste qui compte de plus en plus. Le
fait qu'il ait réussi à se détacher de son monde baroque est d'autant plus annonciateur de bonnes choses et donne vraiment envie de suivre ses prochaines productions.
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